03. Biodiversité

Extraits du rapport « Évaluation ex-post du projet de développement du Parc national du Limpopo », consultable sur ce lien.

Réintroduction et évolution de la faune dans le PNL

Plusieurs campagnes de réintroduction de faune ont été réalisées entre 2001 et 2008, notamment à travers le projet pilote et de renforcement institutionnel des aires de conservation transfrontières financé par la Banque mondiale (Transfrontier Conservation Areas Pilot and Institutional Strengthening Project – TFCA I) entre 1998 et 2003 et le projet TFCA-TD (aire de conservation transfrontalière). D’autres activités de réintroduction de faune du Parc national du Kruger (PNK) au Parc national du Limpopo (PNL) ont été envisagées à plusieurs reprises entre 2009 et 2015, notamment sur financement AFD pour couvrir les aspects logistiques et de transport (PNL, 2011a ; 2011b ; 2012b). Une seule a eu lieu au cours de cette période, en juillet 2015 (transfert d’impalas, de zèbres, et de cobe défassa).

En termes de suivi de la faune, plusieurs inventaires aériens ont été réalisés au cours de la période :
I) en 2006 sur la zone de la rivière Shingwedzi, II) en 2010, III) en 2013 et IV) en 2014.

 

schema_01Évolution de la population de quelques espèces clés dans le PNL

 

Le graphique ci-dessus présente l’évolution entre 2010 et 2015 de la population de quelques-unes des espèces qui ont fait l’objet de réintroduction dans le PNL. Ces données représentent les estimations qui ont été extrapolées des observations effectivement réalisées à travers des transects lors des survols aériens. En dépit des limites méthodologiques et des biais observés dans ces comptages[1], il est possible de ressortir de ces observations que les populations pour certaines espèces ont sensiblement augmenté par rapport au nombre d’animaux réintroduits (éléphants, buffles, kudu, nyala et waterbuck notamment), suggérant soit une migration naturelle des animaux du PNK au PNL, soit une croissance naturelle du nombre d’animaux à l’intérieur du PNL. Le dernier comptage réalisé montre que la faune est concentrée le long de la frontière avec le PNK, où les animaux peuvent trouver un accès à de l’eau, et au nord du PNL où aucune population ne réside à l’intérieur du parc et où la majeure partie de la barrière entre le PNK et le PNL a été supprimée.

Le graphique ci-dessus montre également la forte variabilité des animaux dénombrés et estimés en fonction des inventaires réalisés. Par exemple, les résultats du comptage aérien réalisé en 2013 sont, pour l’ensemble des animaux, inférieurs aux autres comptages réalisés. Ceci met en exergue la précaution avec laquelle les données de comptage aérien doivent être analysées et utilisées. Il indique également que l’équipe de gestion du PNL dispose de données sur la faune et la flore dont la fiabilité est loin d’être optimale, ce qui est une contrainte si l’on considère que le modèle de développement du tourisme repose sur l’augmentation du nombre et de la variété des animaux.

Une augmentation sans précédent du braconnage à l’échelle mondiale

Le moteur de ce braconnage, qu’il s’agisse de l’ivoire ou de la corne de rhinocéros, est une demande asiatique toujours plus importante pour un usage médicinal (rhinocéros) et ornemental (ivoire). (AFD, 2014).

L’analyse des inventaires aériens réalisés dans le PNL montre une réduction de près de 25 % du nombre d’éléphants dans le PNL entre 2010 et 2014.

Le PNL est particulièrement ciblé par les braconniers, non seulement pour les animaux qui s’y trouvent (éléphants), mais aussi comme point de passage pour accéder au PNK, en Afrique du Sud. Le PNK, qui concentre 50 % de la population de rhinocéros du pays, a comptabilisé plus de 60 % des rhinocéros abattus en Afrique du Sud en 2013. Avant 2015, la grande majorité des braconniers provenaient du Mozambique et traversaient la frontière depuis le PNL ou plus au sud (les intrusions dans le PNK depuis le Mozambique étaient estimées à 70 % du total des intrusions dans le PNK). De nombreux mozambicains ont été arrêtés ou tués par les rangers du PNK[2]. Face aux protestations de son voisin l’accusant de laisser faire les braconniers, le Mozambique a fini par réagir et adopter une politique plus ferme, qui s’est mise progressivement en place à partir de 2013. En avril 2014, il a voté une loi visant à criminaliser le braconnage, qui prévoit des peines de 8 à 12 ans de prison pour le braconnage, le recel, le transport et la commercialisation d’espèces animales protégées. La mise en application de cette loi n’est cependant pas entièrement effective jusqu’à présent.

 

Les multiples effets du braconnage
Le braconnage a donc été un élément fort de l’évolution du contexte d’intervention du projet de développement du PNL. En plus d’effets d’ordres diplomatiques et de limitation de l’atteinte de certains résultats, il a entraîné des effets organisationnels qui se sont traduits par une nécessaire réorientation des priorités et des moyens mis à disposition par l’équipe de gestion du PNL en faveur des activités de protection.

 

Renforcement des capacités de lutte anti-braconnage
Les capacités de lutte anti-braconnage et de protection du PNL étaient limitées en 2010-2012 (nombre de rangers limité notamment comparé au PNK, absence d’un coordinateur au département protection, conflits sur les salaires qui a mené à une grève des rangers, et des défis en termes de corruption).
Cependant, le PNL a, par la suite, renforcé sa structure et ses capacités de protection avec la création en 2013 de l’Unité pour la Zone de Protection Intensive (IPZ), qui couvre la partie Nord du PNL et la frontière avec le PNK telle qu’indiqué sur la carte ci-dessous. Elle a été créée spécifiquement pour renforcer les capacités de patrouille et de lutte anti-braconnage dans ces zones stratégiques où se concentrent la faune, le braconnage, et les couloirs de transit pour les braconniers entre le PNK et le PNL.
Une équipe spéciale de rangers assure la protection dans cette zone. Elle est constituée d’une trentaine de rangers qui ont été recrutés selon un processus très sélectif et qui ont suivi des formations avancées identiques aux formations suivies par les rangers du PNK.

 

carte-ipzZone de Protection Intensive du PNL

 

L’AFD a contribué à mettre en place cette unité à travers notamment l’acquisition de dix véhicules Land Cruiser en 2009 qui ont permis d’améliorer les capacités de patrouille mobile et l’équipement des rangers.

Par ailleurs, le nombre de personnel au département protection a été en nette augmentation entre 2011 et 2015, avec actuellement 114 rangers et 30 gardiens actifs, soit une capacité de 45 rangers en activité sur le terrain au même moment considérant les temps de repos et congés[3]. En comparaison, le nombre total de rangers par rapport à la superficie du parc représente pour le PNL un ratio d’un ranger par 100km2 environ, et pour le PNK un ranger par 50km2. Le PNL dispose donc de capacités humaines pour la lutte anti-braconnage plus limitées que celles du PNK, et en dessous des standards internationaux selon le PNL[4], mais comparables à d’autres parcs comme le Parc National de la Pendjari au Bénin avec un ratio d’environ 1 agent forestier et/ou éco-garde par 100km2.

L’AFD a également financé la construction de la base de rangers de Mapai, située au Nord du PNL, ce qui a contribué à renforcer les conditions de travail des rangers dans cette zone. De par sa localisation, cette base est stratégique pour travailler étroitement avec l’unité IPZ dans le Nord du PNL. Une nouvelle base est également en construction actuellement dans le Sud du PNL, proche des bureaux principaux de l’administration du Parc, ce qui devrait améliorer les conditions de vie des rangers dans cette zone.

Selon les personnes rencontrées, la restructuration du système de protection a d’ores et déjà eu des effets, les cas de braconnages ayant diminué du côté mozambicain, les intrusions dans le PNK depuis le Mozambique ayant également diminué de 70 à 30% du total des intrusions et le nombre d’arrestations et d’armes confisquées ayant augmenté depuis 2011. Bien que le nombre d’amendes émises ait également augmenté depuis 2011, le montant des amendes payées est cependant demeuré très bas au cours des années, tel que présenté dans le tableau ci-dessous. La mise en application de la nouvelle loi sur la faune[5] n’est donc pas encore complètement effective. Ce faible taux de paiement est dû en partie à un système judiciaire faible et défaillant.

 

Évolution du montant des amendes émises et payées entre 2011 et 2015

 201120112012201220132013201420142015
(janv-juin)
2015
(janv-juin)
MZNEURMZNEURMZNEURMZNEURMZNEUR
Amendes émises 626 40012 046948 00018 23110 906 250209 73645 971 850884 074403 0907 752
Amendes payées540 00010 385314 2006 0422 0003830 200581

 

Conservation : des résultats positifs, mais pas assez de suivi et des défis à moyen terme

La densité en faune a sensiblement augmenté depuis la création du PNL en 2001, mais est toujours soumise à une forte pression liée au braconnage. Les mesures prises par le PNL et le PNK pour y faire face sont satisfaisantes et commencent à produire des résultats. Cependant, pour que ces résultats soient durables, cette structure de protection et de surveillance doit être maintenue dans le long terme, notamment à travers une implication continue du gouvernement dans la prise en charge des coûts. Le renforcement des capacités logistiques, matérielles, stratégiques et humaines du PNL, en ce qui a trait à la protection, doit être poursuivi. Le nouvel appui prévu de l’AFD au PNL à travers la première composante du projet Aires protégées et préservation des éléphants au Mozambique (APEM) et qui vise au renforcement des capacités des rangers, à l’amélioration des infrastructures et des équipements, et à la collaboration de l’équipe de gestion du PNL avec les autres acteurs impliqués (police, douane, justice, leaders communautaires) s’aligne avec ces besoins (AFD, 2016).

Par ailleurs, le PNL devra poursuivre à court et moyen terme ses efforts de lutte contre la corruption pouvant toucher son personnel de protection, mais également ses efforts de renseignement et sa collaboration avec le PNK. Par ailleurs, l’appui actuel du programme MozBio[6], programme gouvernemental financé par la Banque mondiale et le Fonds pour l’environnement mondial (FEM), contribuera à renforcer ce système judiciaire (Mozambique Conservation Areas for Biodiversity and Development Project, 2014). Ces éléments devaient concourir à rendre durables les acquis en matière de lutte contre le braconnage.

Gestion de la faune et des Conflits homme-faune (CHF)

En ce qui concerne la gestion des CHF, l’AFD a financé une prestation qui a été réalisée en deux phases successives en 2011. La première phase s’est focalisée sur un état des lieux relatif à la gestion de ces conflits au Mozambique et dans le PNL et à la réalisation de formations initiales pour les rangers et les techniciens vulgarisateurs sur l’enregistrement des incidents, l’utilisation de la Boîte à outil d’atténuation des conflits homme-faune (BO-CHF) et la formation du point focal CHF sur la gestion des données collectées. La seconde phase s’est focalisée sur la formation des responsables CHF de chaque village. Vingt-six personnes ont participé à cette seconde formation. Un système de rapportage a été développé dans le cadre de cette prestation et une équipe de rangers dédiée à la gestion des CHF a été mise en place. La procédure actuelle à suivre lors d’un incident est la suivante : le responsable du village doit contacter le point focal CHF du PNL aux bureaux principaux du PNL qui ensuite assigne un ranger pour gérer le problème.

Les communautés rencontrées dans le cadre de cette évaluation se plaignent du manque d’effectivité de ce système de résolution des CHF, avec notamment de longs délais pour que les rangers répondent et se déplacent lors d’un incident. Ceci peut être dû à la diminution des rangers assignés à la gestion des CHF, de 6 à 9 personnes à l’origine à 4 actuellement (selon l’organigramme le plus récent du PNL) et au manque de véhicules pour cette équipe (cette équipe a actuellement seulement un accès partiel à un véhicule). Par ailleurs, les responsables CHF communautaires n’ont pas accès aux équipements de gestion des CHF présentés lors des formations tels que les fusils à piment pour repousser les éléphants. Des formations complémentaires pour les agents vulgarisateurs et les responsables CHF communautaires étaient également prévues mais n’ont pas été réalisées. De plus, il semble que les agents communautaires ne sont pas associés au mécanisme et aux procédures actuelles de gestion des CHF.

 

schema_02Évolution du nombre d’incidents CHF entre 2011 et 2014

 

Le schéma ci-dessus présente les statistiques disponibles concernant les incidents CHF. Ces statistiques montrent une diminution considérable du nombre d’incidents depuis 2011, ce qui pourrait indiquer une effectivité globale du système mis en place. Cependant, les observations recueillies lors des visites au sein des communautés amènent à considérer ces données avec précaution, la fiabilité du système de collecte et de transmission des incidents aux bureaux du PNL n’étant pas totale. Une autre explication apportée par le PNL est que les incidents qui peuvent se poser avec les éléphants ne sont pas systématiquement rapportés au PNL et gérés directement par certaines communautés en lien avec de potentiels braconniers. Le braconnage a pu également avoir un effet sur le nombre d’incidents avec les éléphants par une diminution du nombre d’éléphants présents dans les zones habitées.

 

clotureUne clôture a par ailleurs été érigée dans la partie sud de la ZS. Cette clôture, financée par l’AFD et d’une longueur de 56 km, avait pour objectif de démarquer les activités humaines des zones de faune. Elle a répondu à une demande des populations locales pour limiter les CHF, qui a été relayée par les autorités mozambicaine.

Le coût de sa construction, budgété initialement pour 500kEUR dans le plan de financement du projet AFD, et qui finalement a atteint 2,9 millions EUR hors TVA, peut être considéré comme élevé. L’évaluation initiale qui avait été faite en 2007 suite à une étude de faisabilité spécifique avait indiqué un coût probable de 18 500 EUR/km, comparable à des coûts observés pour la clôture de parcs dans d’autres pays. Le coût final avoisine 50 000 EUR/km.

Notes :

[1] Seuls les inventaires aériens de 2010 et 2013 ont été réalisés par la même organisation. Celui de 2014 qui devait se focaliser uniquement sur les éléphants a finalement procédé également à un comptage des autres animaux afin d’apporter des données complémentaires à celles de l’inventaire de 2013 pour lequel les résultats étaient remis en cause par l’équipe de gestion du PNL. Une comparaison stricte des résultats de ces inventaires n’est donc pas réellement possible : les méthodologies de comptage/observation diffèrent, les survols n’ont pas été systématiquement réalisés à la même altitude ni à la même vitesse, et enfin les équipes d’observation n’étaient pas systématiquement les mêmes.

[2] Selon la Fondation Chissano, 500 mozambicains auraient été tués au Kruger depuis 2010. Toutefois, ces chiffres paraissent exagérés et ne sont confirmés ni par les sud-africains, ni par les autorités mozambicaines. Rede Angola internacional: Seis caçadores furtivos moçambicanos mortos no Kruger http://www.redeangola.info/seis-cacadores-furtivos-mocambicanos-mortos-no-kruger/

[3] PNL, Stratégie lutte-anti-braconnage, 2015

[4] Idem

[5] Gouvernement du Mozambique. Loi n°16/2014

[6] Le programme MozBio vise entre autres le renforcement du cadre politique et légal pour la gestion des aires de conservation au Mozambique, le renforcement des ressources humaines et des mécanismes institutionnels pour la conservation à travers un appui au MITUR, à l’ANAC et au Biofund, la durabilité financière des aires de conservation à travers des mécanismes de financement innovants (tel que l’opérationnalisation du fonds de dotation du Biofund), et l’amélioration de l’efficacité de la gestion des aires de conservation.